Double XMonde

Un violeur n’est pas un monstre

Titiou Lecoq, mis à jour le 10.06.2016 à 18 h 42

Finissons-en avec cette vision du viol déformée qui vient d’«Esprits Criminels».

«Arrêtez de violer», panneau à New Delhi, le 13 septembre 2013 | MANAN VATSYAYANA/AFP

«Arrêtez de violer», panneau à New Delhi, le 13 septembre 2013 | MANAN VATSYAYANA/AFP

Si vous suivez mon activité frénétique sur les réseaux sociaux, vous vous doutez qu’on va parler viol. Et pourtant, j’ai longuement hésité à écrire dessus parce que j’ai l’impression de radoter. On n’a rien de nouveau à dire sur le sujet et je ne vais pas apporter un éclairage inédit plein de néons et d’halogènes.

Mais reprenons l’histoire. Une jeune Américaine va à une fête avec sa petite sœur. Elle danse, elle picole. Et elle se réveille à l’hosto. Elle va alors apprendre qu’elle a été violée et laissée à moitié nue derrière une benne. Le violeur est arrêté mais, comme c’est un gentil garçon et qu’il est champion de natation, le juge ne le condamne qu’à six mois de prison (il en fera trois a priori) et à trois ans de conditionnelle parce qu’il ne faudrait pas que le fait d’avoir violé une femme le pénalise trop lourdement dans la vie. La victime raconte tout cela dans une lettre qui m’a obsédée plusieurs jours après l’avoir lue. Ici la version originale en anglais, par là la trad française.

Ce qui m’intéresse le plus aujourd’hui, c’est la réaction de l’entourage de l’homme (appelons-le Brock Turner, vu qu’il s’appelle Brock Turner). Son père l’a défendu, a plaidé sa cause jugeant que son fils avait déjà assez souffert de cette soirée trop arrosée. Ses amis aussi ont pris son parti, en particulier une de ses amies d’enfance. Elle dit en substance que ce n’est pas parce qu’on viole quelqu’un qu’on est un violeur («les viols sur les campus n’ont pas toujours lieu parce que les gens sont des violeurs»):

«Ça n’a rien à voir avec une femme qui marche en direction de sa voiture dans un parking et se fait kidnapper et violer. Ça, c’est un violeur. Eux ne sont pas des violeurs. Ce sont juste des garçons et filles idiots qui ont trop bu, n’ont pas fait attention à leur entourage et avaient une évaluation de la situation brouillée.»

L’argumentation à laquelle le juge a souscrit, c’est que Brock Turner est mince, sain (puisqu’il est sportif), mignon, souriant, donc ce n’est pas un violeur. C’est un mec qui a fait le con et n’a pas su s’empêcher de profiter d’une occasion (occasion = fille inconsciente)

Son argumentation, à laquelle le juge a donc souscrit, c’est de dire que Brock Turner n’est pas un monstre. Et là, on voit toute l’influence d’une certaine manière de présenter le viol. Pour le dire en résumé: cette fille a une vision du viol déformée à cause d’Esprits Criminels. Ok, c’est peut-être un peu court. Mais elle le dit elle-même: un violeur, c’est une gros moche psychopathe avec des gouttes de sueur qui kidnappe des femmes dans des parkings la nuit pour les emmener dans une cabane dans les bois, cabane où il a passé les seules vacances heureuses de sa vie quand il avait 5 ans avant la mort de sa mère et où il attache ses victimes pour les torturer pendant plusieurs jours avant de jeter leurs corps au bord d’un sentier de jogging.

Or, Brock Turner a eu une enfance heureuse, il est mince, il est sain (puisqu’il est sportif), il est mignon, il est souriant, donc ce n’est pas un violeur. C’est un mec qui a fait le con et n’a pas su s’empêcher de profiter d’une occasion (occasion = fille inconsciente).

On a diabolisé le viol

Et, pour nous tous, ça pose une série de questions difficiles. D’abord, le problème d’avoir diabolisé le viol. Le criminaliser, évidemment, c’est une bonne chose. Mais présenter les violeurs comme des monstres, c’est de fait en sortir les hommes pas monstrueux. (C’est le problème de notre rapport au mal et à la nature humaine en général, les nazis étaient-ils des hommes comme les autres ou des monstres?) Tout violeur est-il un psychopathe en puissance? Perso, je ne crois pas. Et cette vision cinématographique est dommageable, surtout pour les victimes qui refusent de coller le mot viol sur ce qu’elles ont vécu quand ça ne correspond pas à l’image classique reproduite dans les médias. Le terme même de violeur est discutable. Soit vous décidez qu’un violeur c’est quelqu’un qui a commis un viol, soit vous préférez voir dans le violeur un individu qui n’est capable d’avoir une sexualité épanouie que dans cette forme-là. Ça fait une sacrée différence.

Mais si on dit qu’un viol n’est pas forcément le fait d’un être monstrueux, orphelin, lui-même victime de sévices sexuels dans son enfance, on aboutit assez vite à une question délicate: est-ce que cela signifie que n’importe quel homme est un violeur potentiel? Ça a été une thèse de certains courants féministes, et c’est toujours le cas. Si le violeur n’est plus le psychopathe avec sa goutte de sueur dégoulinant le long de son menton prognathe, ça veut dire qu’il peut être votre père, votre frère, votre meilleur ami et même votre mec. (Sur ce sujet, et ce que les parents disent aux filles et aux garçons, allez lire ce texte en anglais.)

D’ailleurs, il y a fort à parier que Brock Turner lui-même ne se voit pas comme un violeur, ni ne voit dans ce qui s’est passé ce soir-là un viol. (Elle était ivre morte, elle n’a pas dit non et il affirme même qu’elle a joui.)

Mais il y a toujours un noyau obscur. Même en se convaincant qu’il ne l’a pas violée et qu’il n’est pas un violeur, il y a ce moment où Brock Turner abandonne une femme à moitié nue, le sexe à l’air, inconsciente derrière une benne. Quand il fait ça, il sait, au fond de lui, qu’il vient de franchir une ligne interdite.

Ce noyau obscur, c’est celui d’un mec qui voit bien que la nana n’est pas en état de dire oui ou non. C’est ce moment où il fait pression, où il insiste. Ça peut être dans un lit, chez soi, avec sa propre meuf. Mais je reste convaincue que, même s’il ne se voit pas comme un violeur, à ce moment-là, le mec sait. Il sait qu’il la traite comme un objet –et, en règle générale, c’est ce qui l’excite dans cette situation, c’est ce qui le fera bander.

Certes, la plupart des victimes ne disent pas non, elles restent tétanisées, incapables de réagir. Mais baiser une meuf tétanisée, ça n’est pas anodin. Le mec voit bien qu’elle ne bouge pas, qu’elle est immobile. Un viol, ce n’est pas une lutte contre une femme (ou un homme, parce que ça arrive aussi) qui se débat. Un viol, c’est la prise de pouvoir sur une autre personne, même si elle a capitulé en silence. Et capituler, ce n’est pas avoir envie.

Ce texte est initialement paru dans la newsletter Slate x Titiou rédigée chaque vendredi par Titiou Lecoq. Pour s’inscrire, c’est ici:

 
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