Culture

Culture du viol: tant mieux si «Elle» ne peut se réduire à un discours militant

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 06.06.2016 à 14 h 40

À propos de quelques polémiques autour du film de Verhoeven, pour le droit à la différence dans la manière d'accueillir les œuvres –de cinéma ou autres.

Paul Verhoeven et Isabelle Huppert sur le tournage de "Elle" (Photo SBS)

Paul Verhoeven et Isabelle Huppert sur le tournage de "Elle" (Photo SBS)

Il y a comme une agitation  autour du nouveau film de Paul Verhoeven, le très remarquable Elle. Comme souvent, cet emballement attisé par les réseaux sociaux résulte de la confusion de plusieurs causes, qui sont en l’occurrence autant de fausses pistes. Tentative de démêler cet écheveau, avec l’espoir que cela puisse aussi contribuer à regarder autrement d’autres films.

1.Les porte-parole anti-Elle projettent sur le film leurs réflexes de militantes féministes au lieu de le regarder

Celles et ceux qui se sont manifesté-e-s, notamment sur ce pamphlet qui ne craint pas le titre racoleur, ou sur Facebook à l’initiative du collectif Les Effrontées, savent ce qu’il faut dire et faire face au viol: «Vous voulez savoir ce qu'est un thriller féministe? Ce serait un film où l'héroïne poursuit son violeur, le retrouve, découvre qui il est, l'émascule, le défigure, le fait enfermer ou se venge d'une manière ou d'une autre», écrit ainsi la porte-parole du groupe FièrE.

Elle réclame donc une variante du classique Revenge Movie, genre qu’elle trouverait sans doute détestable si Clint Eastwood ou Charles Bronson allait buter l’assassin de ses enfants, mais modèle qui deviendrait souhaitable s’il épouse la ligne de combat qui mobilise ce groupe.

Comme tout discours militant, celui-ci n’admet que les films de propagande «dans le bon sens», ne tolère rien qui fasse place à la complexité, au trouble. La Cause –est-il besoin d’ajouter: aussi juste soit-elle?– ne tolère que la dénonciation. Dès lors il n’y a plus place pour ce qui mérite d’être nommé «œuvre», mais uniquement pour la diatribe, d’avance justifiée par la puissance dominatrice de l’adversaire. C'est réduire le cinéma au rang, d'ailleurs légitime, mais très limité, de Guignol –exemple récent: Merci Patron.

Et dès lors il est logique que ces spectateurs-trices ne voient ni n’entendent ce qui advient effectivement dans le film –la complexité, le mystère, mais surtout la violence de la réaction du personnage joué par Isabelle Huppert, ainsi que la multiplicité ludique et ouverte des ressorts qui l’animent, et qui animent les autres protagonistes, surtout féminins.

S’il y a des personnages faibles et médiocres dans ce film, ce sont bien les mâles

Ces spectateurs-trices ne voient que le fait que le film commence par un viol, ce qui appellerait une suite unique. Dès lors qu’Elle, et «elle», la femme violée, ne suivent pas ce qui est supposé être programmé par un tel début, le film est dans l’erreur et doit être condamné. Procédure de jugement dogmatique dont le modèle se perd dans la nuit des temps, une nuit très sombre.

Le film fait et dit pourtant non pas une mais vingt autres choses. Il réserve en particulier des places autrement fines et stimulantes –stimulantes parce que non conventionnelles– aux autres femmes, surtout celles jouées par Anne Consigny et Virginie Efira. S’il y a des personnages faibles et médiocres dans ce film, ce sont bien les mâles.

La même disposition d’esprit, qui verrouille d’emblée la vision du film, rend évidemment irrecevable une de ses dimensions principales: Elle est une comédie. Pas uniquement une comédie mais d’abord un comédie. Une comédie noire et bizarre, mais une comédie.

Une comédie qui commence par un viol, ah mais ça c’est interdit! Bon. Dommage, la comédie, c’est pourtant un assez bon moyen de reposer les questions. À condition de ne pas être sûr(e) d’avoir déjà toutes les réponses.

2.Celle qui est violée au début de Elle s’appelle Michèle. Michèle n’existe pas

 

En tout cas, elle n’existe nulle part ailleurs que dans Elle. Vous n’allez pas la croiser dans le métro. Elle ne «représente» personne.

Michèle est non seulement un être de fiction, mais un certain type d’être de fiction. Très vite, ce que font Michèle et les autres, et la manière dont cela est montré, indiquent qu’elle n’est même pas un «personnage», au sens romanesque du mot, un être renvoyant de manière construite à des figures réalistes. Si le roman est ce «miroir promené au long des chemins» dont parlait Stendhal, Verhoeven ne fait pas un cinéma romanesque, encore moins réaliste.

C’est pourquoi Elle est un film pour adultes (ce qui n’est pas seulement une question d’âge): un film pour ceux qui ne se prennent pas pour Batman en allant voir The Dark Knight, et a fortiori en sortant de la projection.

Qui a dit que l’identification était la seule manière possible de faire des films? Michèle est un être abstrait, même si évidemment il mobilise des affects bien réels. Elle est comme Médée ou Phèdre, ces êtres mythiques si admirablement incarnés par la même Isabelle Huppert au théâtre.

Des êtres qui donnent chair et portent à incandescence des passions où l’énoncé moralisateur ou politiquement correct n’ont aucune place, même s’ils prennent en charge des forces effectivement à l’œuvre dans le monde –un monde où il sera utile que la morale, le droit, l’amour du prochain et le cas échéant l’indignation et l’activisme aient leur part. Mais pas la même!

3.Symétriques des réflexes militants, les commentaires machistes de certains critiques

À juste titre pour le coup dénoncées par la porte-parole de FièrE, ces considérations   prouvent qu’évidemment, dans une œuvre ouverte (pléonasme) peuvent aussi s’engouffrer les pires poncifs. Ils le font à nouveau en aplatissant le film, cette fois sur l’étal d’une gaudriole rusée et complaisante. C’est l’inévitable menace qui plaide sur toute proposition qui n’affirme pas un point de vue et un discours bouclé, il n’y a guère matière à s’en étonner.

Jean-Michel Frodon
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Critique