France

Comment Tariq Ramadan est devenu persona non grata en France

Ariane Bonzon, mis à jour le 13.12.2015 à 19 h 52

Dans l’itinéraire du penseur musulman, la France occupe une place spécifique. Deuxième volet d’une enquête en trois parties, consacré à l’année 2003, lors de laquelle Tariq Ramadan s’est aliéné la gauche.

Portrait de Tariq Ramadan | thierry ehrmann via Flickr CC License by

Portrait de Tariq Ramadan | thierry ehrmann via Flickr CC License by

Vous pouvez retrouver le premier volet de cette enquête, consacré à son ascension dans l’Hexagone entre 1993 et 2003, ici.

N’y aurait-il pas un rôle à jouer pour Tariq Ramadan, à la suite des attentats de novembre 2015 à Paris? Sa popularité auprès des musulmans de France ne serait-elle pas utile au gouvernement de Manuel Valls, pour faire passer un message de cohésion et d’unité nationale?

«Lorsque le ministère de l’Intérieur a mis en chantier la future instance des musulmans qui a tenu sa première réunion le 15 juin dernier, peut-être qu’il aurait pu mettre dans la boucle Tariq Ramadan au titre d’intellectuel, commente l’ex-«Monsieur Islam» du ministère de l’Intérieur, Bernard Godard. Seulement, Ramadan n’est pas français, cela aurait donc été impossible.»

Vraiment? À la suite des attentats de Londres en 2005, le fait que Tariq Ramadan ne soit pas anglais n’a pourtant pas empêché le ministère de l’Intérieur britannique de l’inclure à la task force (l’unité spéciale) chargée d’émettre des recommandations au gouvernement de Tony Blair...

«Je peux être utile»

Mais le principal intéressé répondrait-il positivement à un appel de Matignon? Lorsque je lui pose la question dans ce café de la gare de l’Est, à Paris, où il m’a donné rendez-vous, nous sommes quelques semaines après l’attentat de Charlie Hebdo.

«Je peux être utile», confirme-t-il, pas le seul certes mais pas plus mal placé que bien d’autres pour aider: «Parce que cela fait trente ans que j’ai l’expérience du terrain français, que j’ai étudié l’islam et que mon engagement est reconnu par de nombreux musulmans en France comme à l’’étranger.»

Rien d’étonnant, selon le sociologue et membre du Parti des Indigènes de la République (PIR) Saïd Bouamama, qui milite avec lui: «Ça fait longtemps, depuis l’affaire du foulard en 2004, que Ramadan veut montrer qu’il est dispo et je suis étonné qu’il n’ait pas déjà été pris comme interlocuteur. Son discours sur la société française est bien moins critique que le mien par exemple…»

 On s’accommode bien de la parole du Front national, tandis que, Tariq Ramadan, lui, ce serait le diable incarné!

Stéphane Lacroix, chercheur au Ceri

Dans les mois qui ont suivi janvier 2015, Tariq Ramadan a multiplié conférences et interventions à la radio et à la télévision: sur BFM, sur LCP chez «Politiques» de Serge Moati, sur France info. Sur Europe 1, au club de la presse face à trois des éditorialistes français les plus renommés.

«Je suis assez choqué par la manière dont il est parfois traité en France. Dernièrement sur Europe 1, c’était un véritable procès qu’on lui faisait. Les éditocrates français ont des opinions tranchées alors qu’ils ne connaissent rien du terrain», s’agace Stéphane Lacroix, chercheur au Centre de recherches internationales de Sciences-Po (Ceri). Auteur de Les islamistes saoudiens, une insurrection manquée, Stéphane Lacroix poursuit:

«La question n’est pas d’être d’accord ou pas avec lui. On s’accommode bien de la parole du Front national, des gens infréquentables ont maintenant leur rond de serviette dans certaines émissions tandis que, Tariq Ramadan, lui, ce serait le diable incarné! C’est ce deux poids-deux mesures qui me semble particulièrement préjudiciable.»

En tout cas, si Tariq Ramadan n’est pas un «béni-oui-oui», comme il le dit, il est loin d’être ostracisé sur nos ondes, malgré ce qu’il dit.

Trouver un récit commun

Quel diagnostic Tariq Ramadan dresse-t-il de la France en 2015? Pas un diagnostic désastreux, mais celui d’«évolutions profondes et positives au sein des populations musulmanes».

«Nous n’assistons pas à l’émergence d’un nouveau communautarisme mais au dépassement d’un ancien cloisonnement. Il y a de plus en plus de jeunes musulmans qui réussissent dans les médias, l’enseignement, le sport, la culture et tous les corps de métiers et c’est sans doute cela qui crispe certaines personnes», décrit-il, en accusant «le discours politique et intellectuel français d’aviver ces craintes».

Son ordonnance? «On doit s’occuper de la question de l’interprétation religieuse et on ne peut faire l’économie ni de la question sociale, ni de la question de notre politique étrangère, en Irak, en Syrie, en Israël, ni de nos alliances avec les pays du Golfe. Il faut également trouver un récit commun qui permette que les musulmans français éprouvent ce sentiment d’appartenance et il est urgent que la laïcité, appliquée totalement et de façon égalitaire, intègre l’islam.»

Nos politiques le fuient

Problème: nos hommes politiques ne veulent rien avoir à faire avec lui. Exemples: en 2011, Martine Aubry fait retirer sa signature d’une pétition qui comportait celle de Tariq Ramadan; et, en mai 2013, Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, et Najat Vallaud Belkacem, ministre des Droits des femmes, annulent leur venue à l’Institut européen de Florence lorsqu’ils apprennent que Tariq Ramadan interviendra à la tribune lors de la séance pleinière réunissant 500 personnes. Dans la foulée, c’est aussi leur rendez-vous avec Matteo Renzi qui saute.

En 2015, Tariq Ramadan n’aura donc pas reçu de coup de téléphone. Ni de Matignon ni de la Place Beauvau. Et il n’en recevra pas. «Ni la gauche ni la droite ne m’appelleront. On diabolise mes positions à cause de mes critiques de la politique intérieure française, de mes critiques vis-à-vis d’Israël et des incohérences de la politique étrangère. Je ne me cantonne pas au domaine strictement théologique alors on préfère l’évitement en répétant que je suis le petit fils d’Hassan al-Banna [le fondateur des Frères musulmans en Égypte] et que j’aurais un double discours.»

Tournant communautariste

En fait, cela fait plus de dix ans que la rupture est profonde et quasi définitive entre Tariq Ramadan et une grande partie des élites françaises.

Première séquence: le 3 octobre 2003, dans une «Critique des (nouveaux) intellectuels communautaires» publiée sur le site Oumma.com, il accuse un certain nombre d’intellectuels juifs français (ou au nom supposé juif comme Taguieff) de prendre un «positionnement politique [qui] répond à des logiques communautaires, en tant que juifs, ou nationalistes, en tant que défenseurs d’Israël». Autrement dit, Tariq Ramadan retourne l’accusation de communautarisme portée contre les musulmans français à l’endroit de ces intellectuels juifs. C’est le scandale.

Tandis que Bernard Kouchner traite Tariq Ramadan de «crapule intellectuelle», le président de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) Patrick Gaubert le qualifie de «raciste»: «Ce qu’il dit est inacceptable aujourd’hui [...] Il essaye d'exister et de jouer un rôle sur la scène française en utilisant la même rhétorique que M. Le Pen en son temps quand il désignait des journalistes à la vindicte en raison de leur patronyme juif.» «L’encombrant Tariq Ramadan», écrit alors Claude Askolovitch dans Le Nouvel Observateur, qui pose la question: «Antisémite, Ramadan? Ou tellement marqué par une vision communautariste du monde qu’il plaque sur les autres sa propre logique?» 

Antisémite, antisioniste ou critique d’Israël?

Selon l’islamologue François Burgat, la «Critique des (nouveaux) intellectuels communautaires» écrite par son ami en 2003 amplifie «la montée en hostilité contre Tariq Ramadan [qui] date en vérité de 2001 lorsqu’il a dit que la violence du 11-Septembre contre les États-Unis n’était pas totalement étrangère à ce qui se passait au Proche-Orient, qu’il fallait rationaliser les relations avec le Hamas et arrêter de le traiter comme une organisation criminelle et désidéologisée», décrit l’auteur de L’islamisme en face.

Ramadan n’est pas de ces antisémites qui invoquent le Protocole de Sion. Il se situerait plutôt sur le plan politique, c’est-à-dire qu’il adhérerait à ce courant antisioniste qui a émergé avec la création d’Israël

Bernard Godard, auteur de La question musulmane en France

Extrêmement critique à l’égard de la politique d’Israël dans les territoires occupés palestiniens, Tariq Ramadan est-il également antisioniste voire antisémite, comme il en est souvent accusé par ses ennemis? «C’est une question de fond sur laquelle il est difficile de trancher, analyse l’ancien chargé de mission des relations avec le culte musulman au ministère de l’Intérieur, Bernard Godard, également auteur de La question musulmane en France. Ce qui est clair, c’est que Tariq Ramadan n’est pas de ces antisémites qui invoquent le Protocole de Sion. Il se situerait plutôt sur le plan politique, c’est-à-dire qu’il adhérerait à ce courant antisioniste qui a émergé avec la création d’Israël.»

«La seule fois où j’ai vu Tariq Ramadan contrarié, c’est lorsque quelqu’un a tenu des propos antisémites ou racistes devant lui, en marge d’une conférence», défend l’un de ses proches, le statisticien Marwan Muhammad«Je respecte les juifs et le judaïsme, et je fais la différence entre un soutien aveugle à Israël et le fait de se considérer comme juif», répond le principal concerné.

Deuxième séquence, houleuse, un mois et demi après la publication de l’article qui fait scandale: sa présence au Forum social européen (FSE), au nord de Paris, divise et déchire la gauche. Les dirigeants socialistes Manuel Valls, Vincent Peillon et Jean-Luc Mélenchon dénoncent l’invitation à parler faite à Tariq Ramadan, qui par ses propos «porte bel et bien à la haine raciale». L’animateur du FSE Pierre Khalfa soutient cette invitation en revanche au nom de la démocratie. À l’extrême gauche aussi on se «déchire terriblement, se souvient Abdelaziz Chaambi, cofondateur de l’UJM (Union des jeunes musulmans). Mais [lui a] soutenu Tariq».

La question piège de Sarkozy

Quelques jours après, survient la troisième et dernière séquence de cette année charnière. C’est le fameux face à face télévisuel avec Nicolas Sarkozy, au cours duquel Tariq Ramadan appelle dans les pays qui la pratiquent à un «moratoire» sur la lapidation des femmes plutôt que de la condamner fermement.

 

Ce jour-là, écrit Gilles Kepel, Tariq Ramadan «a semé le doute chez les téléspectateurs appartenant à sa cible universaliste et il a été accusé de trahison par une partie de sa base communautaire».

«Tariq Ramadan ne peut pas se couper de la masse des fidèles, il doit trouver un pis aller sinon il ne sera plus entendu, et c’est cela qui s’est passé avec le moratoire. C’est un politique, profondément croyant mais ce n’est pas un religieux fondamentaliste», défend Michel Morineau, ex-secrétaire national de la Ligue de l’enseignement qui a travaillé avec lui sur les questions de laïcité pendant trois ans, de 1997 à 2000.

«Tariq avait tout fait pour être invité à ce débat face à Sarkozy, qui, lui, avait préparé ses dossiers, résume Stéphane Lathion, co-auteur de Les musulmans, une menace pour la République? et qui le connaît depuis près de trente ans. On peut dire ce qu’on veut mais, pour Ramadan, c’est un échec, il s’est trompé, et maintenant tous ceux qui s‘attaquent à lui peuvent utiliser cet épisode du moratoire.»

Cette année 2003, funeste pour l’image de Tariq Ramadan en France, marque donc un tournant. «C’est depuis 2003 que Ramadan a vraiment perdu le soutien de la gauche et d’une grande partie de l’extrême gauche, athée et communiste», juge Bernard Godard, qui a aussi écrit un livre référence, Les musulmans en France.

Affaibli, le 15 mars 2004, Tariq Ramadan, dénonce, dans une lettre à ses «frères» et «sœurs», la curée journalistique dont il est victime. «D’aucuns [...] me demandent de retourner dans ma Suisse natale parce que je ne serai pas chez moi en France», écrit cet homme dont l’épouse et les quatre enfants sont français.

La suite et fin de cette enquête en trois volets: «Comment Tariq Ramadan est devenu l’homme du grand écart permanent».

 

Ariane Bonzon
Ariane Bonzon (218 articles)
Journaliste
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