Les vies fauchées de Caracas

Jean Barrère

Monde

, mis à jour le 15.11.2017 à 14 h 35

Alors que le Venezuela est au bord de l'effondrement, incapable de rembourser sa dette, la vie de ses habitants, elle, est clairement devenue un enfer. À Caracas, la capitale, la seule chose abordable est l'essence. À moins d'un centime le litre, le liquide inflammable ne nourrit malheureusement pas. Leur subsistance, les populations vénézuéliennes la trouvent en faisant les poubelles, les invendus des marchés, avec les aides modiques du gouvernement. Les plus pauvres ramassent du papier pour le revendre à 150 bolivars le kilo, soit le prix d'une cigarette. D'autres mènent des métiers rustines: bricolage à domicile, vente de bonbons et de chips. Avant, il y avait un métier, un destin, une vie décente. Aujourd'hui, avec la crise économique et politique qui touche le pays, la grande majorité est contrainte à la survie. Beaucoup ont perdu leur emploi et s'en remettent à la débrouille. Rencontre avec le peuple de Caracas et des environs.

Natali, sur la route du marché de Coche. Elle part avec son fils Jackson et son bébé pour ramasser les invendus du plus grand marché aux légumes de Caracas. Elle s'y rend trois fois par semaine, à pied, en bus et en métro, un périple de trois heures aller-retour. Là-bas, son fils tiendra le bébé quand elle cherchera du manioc, des patates, ou n'importe quel légume qui pourra nourrir sa famille. Elle est contrainte à mener cette vie depuis que son compagnon est parti. Sans emploi, elle n'a aucune ressource sinon les aides de l'État. Elle reçoit le CLAP, une aide alimentaire composée de quelques kilos de riz, d'haricots et de pâtes une fois par mois, voire tous les deux mois. L'aide nourrit sa famille durant une semaine au maximum.

Natali, sur la route du marché de Coche. Elle part avec son fils Jackson et son bébé pour ramasser les invendus du plus grand marché aux légumes de Caracas. Elle s'y rend trois fois par semaine, à pied, en bus et en métro, un périple de trois heures aller-retour. Là-bas, son fils tiendra le bébé quand elle cherchera du manioc, des patates, ou n'importe quel légume qui pourra nourrir sa famille. Elle est contrainte à mener cette vie depuis que son compagnon est parti. Sans emploi, elle n'a aucune ressource sinon les aides de l'État. Elle reçoit le CLAP, une aide alimentaire composée de quelques kilos de riz, d'haricots et de pâtes une fois par mois, voire tous les deux mois. L'aide nourrit sa famille durant une semaine au maximum.

Crédit: Jean Barrère

Natacha, la fille de Natali, reste à la maison quand sa mère part collecter. Elle «garde» avec ses frères cette modique habitation de tôle sur les hauteurs d'Antimano, un quartier pauvre de Caracas. Elle et ses cinq frères et soeurs ne sont pas scolarisés. Leur mère les a retirés de l'école car ils ne pouvaient pas surveiller la maison ni l'aider, mais aussi parce qu'ils n'y sont pas nourris. Ils ne mangent qu'une fois par jour, en moyenne. Leur régime alimentaire est essentiellement composé de légumes: les protéines (viande, lait, œufs), trop coûteuses, sont un luxe qu'ils ne peuvent pas s'offrir. Pour Maritza Landaeta, nutritionniste à la fondation Bengoa, l'alimentation des Vénézuéliennes et Vénézuéliens a non seulement perdu en quantité, mais aussi en qualité. Conséquence: des carences alimentaires qui peuvent rendre les enfants plus sensibles aux maladies infectieuses et entraîner de sévères complications. En 2016, 70% de la population vénézuélienne a perdu en moyenne 8,7 kilos.

Natacha, la fille de Natali, reste à la maison quand sa mère part collecter. Elle «garde» avec ses frères cette modique habitation de tôle sur les hauteurs d'Antimano, un quartier pauvre de Caracas. Elle et ses cinq frères et soeurs ne sont pas scolarisés. Leur mère les a retirés de l'école car ils ne pouvaient pas surveiller la maison ni l'aider, mais aussi parce qu'ils n'y sont pas nourris. Ils ne mangent qu'une fois par jour, en moyenne. Leur régime alimentaire est essentiellement composé de légumes: les protéines (viande, lait, œufs), trop coûteuses, sont un luxe qu'ils ne peuvent pas s'offrir. Pour Maritza Landaeta, nutritionniste à la fondation Bengoa, l'alimentation des Vénézuéliennes et Vénézuéliens a non seulement perdu en quantité, mais aussi en qualité. Conséquence: des carences alimentaires qui peuvent rendre les enfants plus sensibles aux maladies infectieuses et entraîner de sévères complications. En 2016, 70% de la population vénézuélienne a perdu en moyenne 8,7 kilos.

Crédit: Jean Barrère

Pablo Bonilla était chauffeur de bus. Il vend désormais des bonbons et des cigarettes depuis son appartement, à travers un soupirail, dans le quartier de Parroquia Caucaguïta. Il est atteint d'une cirrhose hépatique, qui l'empêche de rester debout très longtemps. Il se fatigue très vite et sans traitement, il perd la raison très rapidement. Mais ses médicaments ne sont plus produits au Venezuela, et interdits à l'importation. Son beau-frère les passe illégalement depuis la Colombie, à un prix très élevé. «Le gouvernement me tue. Je suis réaliste, c'est foutu pour moi», lâche-t-il. Son unique chance était la transplantation, mais les médicaments pour éviter un rejet de greffe sont en rupture de stock.

Pablo Bonilla était chauffeur de bus. Il vend désormais des bonbons et des cigarettes depuis son appartement, à travers un soupirail, dans le quartier de Parroquia Caucaguïta. Il est atteint d'une cirrhose hépatique, qui l'empêche de rester debout très longtemps. Il se fatigue très vite et sans traitement, il perd la raison très rapidement. Mais ses médicaments ne sont plus produits au Venezuela, et interdits à l'importation. Son beau-frère les passe illégalement depuis la Colombie, à un prix très élevé. «Le gouvernement me tue. Je suis réaliste, c'est foutu pour moi», lâche-t-il. Son unique chance était la transplantation, mais les médicaments pour éviter un rejet de greffe sont en rupture de stock.

Crédit: Jean Barrère

Juan Bautista Gomez fabriquait des décors pour le cinéma. Il a été exproprié en 2013 de son atelier. Il faisait partie de la classe aisée et vit toujours dans sa maison du quartier d'El Hatillo. Mais il n'a plus de ressources et se retrouve contraint à réparer des pièces mécaniques dans son atelier. Au fil du temps, il est devenu un farouche opposant au régime de Maduro: «Je suis sur la liste noire, j'ai signé toutes les pétitions et je n'ai plus le droit aux aides. Ce gouvernement n'est qu'une mafia.» Il ne quitte plus sa casquette aux couleurs du drapeau vénézuélien, identique à celles qu'arbore Henrique Capriles, l'un des leadeurs de l'opposition.

Juan Bautista Gomez fabriquait des décors pour le cinéma. Il a été exproprié en 2013 de son atelier. Il faisait partie de la classe aisée et vit toujours dans sa maison du quartier d'El Hatillo. Mais il n'a plus de ressources et se retrouve contraint à réparer des pièces mécaniques dans son atelier. Au fil du temps, il est devenu un farouche opposant au régime de Maduro: «Je suis sur la liste noire, j'ai signé toutes les pétitions et je n'ai plus le droit aux aides. Ce gouvernement n'est qu'une mafia.» Il ne quitte plus sa casquette aux couleurs du drapeau vénézuélien, identique à celles qu'arbore Henrique Capriles, l'un des leadeurs de l'opposition.

Crédit: Jean Barrère

Distribution alimentaire dans une école du quartier de La Vega, à Caracas. Tous les midis de la semaine, ces enfants sont nourris par l'association «Alimenta solidaridad», proche du parti politique d'opposition Primero Justicia. «Nous faisons le travail que le gouvernement ne fait pas, explique Andrea Varvaro, membre de l'association et du parti Primero Justicia. Nous voulons dénoncer, mais aussi trouver des alternatives aux lacunes du gouvernement». Pour Sarah Figueras, l'une des mères de famille qui participe à l'opération en cuisinant, «c'est une bonne aide, même si ça ne va pas résoudre le problème: il faut se battre pour trouver et acheter de la nourriture.»

Distribution alimentaire dans une école du quartier de La Vega, à Caracas. Tous les midis de la semaine, ces enfants sont nourris par l'association «Alimenta solidaridad», proche du parti politique d'opposition Primero Justicia. «Nous faisons le travail que le gouvernement ne fait pas, explique Andrea Varvaro, membre de l'association et du parti Primero Justicia. Nous voulons dénoncer, mais aussi trouver des alternatives aux lacunes du gouvernement». Pour Sarah Figueras, l'une des mères de famille qui participe à l'opération en cuisinant, «c'est une bonne aide, même si ça ne va pas résoudre le problème: il faut se battre pour trouver et acheter de la nourriture.»

Crédit: Jean Barrère

Jesus Gomez cherche de la nourriture dans les poubelles du quartier commerçant de Sabana Grande. Le midi, il peut trouver du manioc, des légumes et des restes venus des restaurants proches. Comme lui à Caracas, nombre de cinquantenaires font les poubelles. «Ce ne sont plus seulement les plus pauvres, mais celles et ceux qui appartenaient à la classe moyenne qui se retrouvent dans la rue», explique Maritza Landaeta, nutrionniste à la fondation Bengoa. Une nouvelle classe est apparue au Venezuela, celle des travailleuses et travailleurs qui ne peuvent pas vivre avec leur salaire. «J'étais tailleur, explique Juan, un autre homme de 58 ans, alors qu'il fouille dans les poubelles. Avant, avec mon boulot, je pouvais nourrir ma famille. Aujourd'hui, je ne peux même plus me nourrir moi-même. Habituellement, j'ai un ami dans la restauration qui m'appelle et me garde des restes, mais quand il n'y a rien, je viens ici. Nous mangeons ce que mangent les animaux.»

Jesus Gomez cherche de la nourriture dans les poubelles du quartier commerçant de Sabana Grande. Le midi, il peut trouver du manioc, des légumes et des restes venus des restaurants proches. Comme lui à Caracas, nombre de cinquantenaires font les poubelles. «Ce ne sont plus seulement les plus pauvres, mais celles et ceux qui appartenaient à la classe moyenne qui se retrouvent dans la rue», explique Maritza Landaeta, nutrionniste à la fondation Bengoa. Une nouvelle classe est apparue au Venezuela, celle des travailleuses et travailleurs qui ne peuvent pas vivre avec leur salaire. «J'étais tailleur, explique Juan, un autre homme de 58 ans, alors qu'il fouille dans les poubelles. Avant, avec mon boulot, je pouvais nourrir ma famille. Aujourd'hui, je ne peux même plus me nourrir moi-même. Habituellement, j'ai un ami dans la restauration qui m'appelle et me garde des restes, mais quand il n'y a rien, je viens ici. Nous mangeons ce que mangent les animaux.»

Crédit: Jean Barrère

Dans le quartier de Sabana Grande, tout le monde a sa poubelle. Ici, un groupe de jeunes se partage ce gros container. «De lundi à lundi, on est là», raconte nonchalamment Luis Miguel Gonzalez. Quatre familles avec une dizaine d'enfants se rassemblent ici. «Parfois, on trouve de la bonne nourriture, mais le plus souvent, on mange de la peau de poulet.» Luis Miguel Gonzalez, 27 ans, était agent d'entretien du métrocable. «On ne peut plus s'acheter à manger, alors que sous Chavez, on pouvait encore. Aujourd'hui, un kilo de riz coûte 20.000 bolivars. On aimerait que le gouvernement nous aide à trouver un travail.»

Dans le quartier de Sabana Grande, tout le monde a sa poubelle. Ici, un groupe de jeunes se partage ce gros container. «De lundi à lundi, on est là», raconte nonchalamment Luis Miguel Gonzalez. Quatre familles avec une dizaine d'enfants se rassemblent ici. «Parfois, on trouve de la bonne nourriture, mais le plus souvent, on mange de la peau de poulet.» Luis Miguel Gonzalez, 27 ans, était agent d'entretien du métrocable. «On ne peut plus s'acheter à manger, alors que sous Chavez, on pouvait encore. Aujourd'hui, un kilo de riz coûte 20.000 bolivars. On aimerait que le gouvernement nous aide à trouver un travail.»

Crédit: Jean Barrère

Environ 150.000 bolivars, à peu de choses près le salaire minimum au Venezuela, auquel viennent s'ajouter des aides en nature comme le CLAP, ou d'autres aides financières. Le salaire minimum est régulièrement augmenté pour résister à l'inflation la plus forte au monde (600 à 700% en 2017, selon le FMI). Le 1er novembre, Nicolas Maduro l'a augmenté de 30%, passant de 136.544 bolivars à 177.507 (environ 15€). Pour l'économiste Ronald Balza, de l'université catholique Andre Bello de Caracas, «le problème n'est pas les ressources qui sont sous Terre, mais les personnes qui sont sur Terre et en font mauvais usage. Au Venezuela, malheureusement, le pétrole a servi à concentrer le pouvoir plutôt qu'à améliorer le pays.»

Environ 150.000 bolivars, à peu de choses près le salaire minimum au Venezuela, auquel viennent s'ajouter des aides en nature comme le CLAP, ou d'autres aides financières. Le salaire minimum est régulièrement augmenté pour résister à l'inflation la plus forte au monde (600 à 700% en 2017, selon le FMI). Le 1er novembre, Nicolas Maduro l'a augmenté de 30%, passant de 136.544 bolivars à 177.507 (environ 15€). Pour l'économiste Ronald Balza, de l'université catholique Andre Bello de Caracas, «le problème n'est pas les ressources qui sont sous Terre, mais les personnes qui sont sur Terre et en font mauvais usage. Au Venezuela, malheureusement, le pétrole a servi à concentrer le pouvoir plutôt qu'à améliorer le pays.»

Crédit: Jean Barrère

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